J'ai finalement vu l'Odyssée. Et bon, c'était bien, on s'ennuie pas (pour un film de cette longueur, ça passe même très vite), mais en tant qu'historienne antiquisante, j'ai été déçue. (Avertissement: y'a ptêt des trucs qui seront vus comme des spoilers dans ce qui suit.)
Par le visuel? Non, rien à dire! Y'a même plusieurs éléments matériels (la grande salle avec la rigole d'eau courante au centre, les braseros avec réflecteurs de bronze, etc) que j'avais rarement vus représentés. Et certaines scènes sont juste époustouflantes! (Les géants, notamment, ou les transformations par Circée, mais je déconseille de manger en les regardant.) L'équipe a fait une bonne job pour mélanger la matérialité grandiose des palais de la civilisation mycénienne (époque où l'histoire est supposée se dérouler) avec les coutumes beaucoup plus modestes des siècles obscurs (époque où les épisodes ont été composés et qui les a influencés, notamment avec l'idée qu'un étranger pouvait se retrouver à la table du roi de Sparte).
Par le casting "woke"? Ben non! Les Grecs avaient des liens commerciaux avec tout le pourtour méditerranéen, donc les teints de peau diversifiés, c'est pas dérangeant. Et au milieu de femmes pâlottes, est-ce vraiment dur de croire qu'une beauté plus exotique soit celle remarquée? (Oh et Elliot Page joue mieux que la majorité des rôles secondaires qui sont un peu plats.)
Par le rôle donné à Pénéloppe? Non plus. C'est probablement même là où Nolan est resté le plus près de l'esprit du texte quoiqu'il la fasse parler davantage: Pénéloppe, c'était une femme forte et rusée.
Ce qui m'a décue, c'est la relecture du personnage d'Ulysse. L'Odyssée, voyez-vous, c'est un mythe fondateur de la culture grecque parce que son héros représente tout ce que cette civilisation admirait : la ruse, l'intelligence, le mensonge brillant, la compétition remportée... bref la capacité de gagner contre plus gros et plus fort que soit tout en respectant la lettre des règles, notamment celles de l'hospitalité, mais en profitant des failles. L'Odyssée, c'est, traditionnellement, l'histoire d'un homme qui s'est mis le dieu Poséidon à dos, mais qui réussit quand même, à force de machinations, charmes et admirables tromperies (dont des histoires de monstres qui ne sont peut-être pas vraies puisqu'il en est le narrateur, potentiellement non fiable), à revenir chez lui. Et reprendre son trône.
Le projet de Nolan a plutôt été de nous montrer un Ulysse détruit par les horreurs de la guerre et qui craint de rentrer chez lui, parce qu'avec la ruse du cheval, il considère avoir brisé les règles entourant les offrandes de paix (c'est pas le cas dans le texte original) et encouragé d'autres hommes à briser d'autres règles sacrées et à provoquer la fin de la civilisation (la destruction des palais mycéniens étant parfois attribuée à de mystérieux Peuples de la Mer, c'est assez ingénieux de faire passer des Grecs revenant de Troie et se livrant au pillage pour ces fameux Peuples). Bref, Ulysse avait peur que son royaume ait été détruit en son absence et/ou d'y ramener avec lui la destruction et/ou de ne plus savoir y vivre, donc il a facilement été détourné de son objectif (et ne proteste pas quand ses hommes ne l'écoutent pas, même s'il est le roi). Dans le cadre du film, l'idée se tient. Le projet est accompli.
Mais un gars hanté et traumatisé et qui réagit au lieu d'anticiper et planifier, ça fait un héros assez drabe. Et quand on aurait pu avoir un charmant roublard à la place, ça laisse une historienne sur sa faim.
En plus, comme Luc a très justement remarqué, cette relecture moderne laisse planer l'idée que faut surtout pas défier les dieux parce que la civilisation va s'effondrer, pis y'a juste les héros qui s'en sortiront. (On parle des dieux ou des GAFAM?)
(PS : Tout en saluant avec soulagement l'absence de viol montré, je peux pas m'empêcher de noter que le visuel du film est très puritain.)





