jeudi 21 mars 2019

Bonjour, je suis écrivaine

Pour les nouveaux venus sur ce blogue... 

Bonjour, je m'appelle Geneviève Blouin et même si plein de gens viennent de me découvrir via un billet de blogue, je suis avant tout une écrivaine (j'ai gagné, entre autres, un prix Aurora-Boréal et le Prix Canada-Japon 2016 pour mes romans et mes nouvelles). C'est comme ça que je gagne ma vie maintenant. Côté formation, j'ai une maîtrise en histoire et une ceinture noire en taekwondo (d'où le poing dans le titre du blogue).

Et oui, je vis de ma plume (ou, enfin, la plume suffit à mes besoins, car mes boulots alimentaires de jadis m'ont permis de rembourser mon hypothèque), même si la majorité des gens qui ont lu mon billet n'avaient jamais entendu parler de moi avant.

Vous trouvez que j'ai fait oeuvre utile avec mon billet? Vous aimez ma manière de rechercher mon sujet avant d'écrire? Ou alors vous aimez ma façon de rédiger et de penser? Ou voulez m'encourager, découvrir ce que je fais, peut-être me rapporter un dollar ou deux? La liste de mes publications est. Y'en a pas mal pour tous les goûts! Pour des échantillons pré-achat, j'ai des textes disponibles en ligne, en mode expérimentation littéraire, fantastique, chanson de geste et fantasy-pratchettienne.

Bonne lecture! Et vous reviendrez me voir, j'suis pas sorteuse. ;)

Pour les habitués... 

Désolée, chers lecteurs. J'ai laissé le billet précédent en ligne plus longtemps qu'à mon habitude, parce qu'il circulait beaucoup... et, je dois vous avouer, parce que j'étais prise dans le tourbillon des messages Facebook, courriels, commentaires, discussions Messenger et autres qu'il a généré. (Ouais, c'est pas cette semaine que mon roman policier aura avancé!) Et aussi parce que je ne savais pas trop comment poursuivre. Mes billets sont en moyenne vus 30 ou 50 fois si je ne les partage pas, 200 fois si je les partage sur Facebook, tandis que "Ce qu'on ne peut pas écrire en 2019" est rendu à 2500 vues et ça monte toujours.

Alors j'ai décidé de me présenter, au cas où ça intéresserait certains de ces nouveaux lecteurs.

À vous, je vais confier que je trouve la situation salement ironique. Mes études en histoire m'ont formée aux méthodes de recherche. J'ai pas trouvé de boulot comme historienne, alors je suis devenue secrétaire juridique. Là, j'ai utilisé mes capacités de recherche pour soutenir mes avocats et j'ai appris à lire le jargon légal. À temps perdu, j'ai commencé à publier. Éventuellement, j'ai pu larguer le boulot de secrétaire et je suis devenue écrivaine à temps plein. J'ai gardé le blogue pour m'amuser et jaser d'écriture, à temps perdu. Et dans ma carrière d'écrivaine, l'un de mes textes qui aura eu le plus de visibilité (sinon le plus, car il se rapproche du total des ventes de Hanaken), c'est un billet de blogue en forme de recherche juridico-historique que j'ai faite rapidement, pour me rassurer moi-même dans ma démarche créative. O_o

Oh well! :p Je vais prendre ça avec philosophie. On est la somme de nos expériences, hein? :p

mardi 19 mars 2019

Ce qu'on ne peut pas écrire en 2019

Alors, pour résumer, un écrivain québécois et son éditeur sont présentement mis en accusation pour production et distribution de pornographie juvénile. (Je ne mets pas les noms ici, parce que je veux éviter les armées de troll des deux camps, mais googlez si vous savez pas de qui je parle.) Ce à quoi la plupart des écrivains réagissent avec étonnement:  "Quoi? Un écrivain de fiction peut être arrêté à cause de ses mots?!?" Tandis que d'autres s'indignent : "C'est ça, hein, on est rendus là, on peut pu rien écrire asteure!" Et quelques-uns s'inquiètent : "Ce sera qui le prochain? J'ai tué trois personnes dans mon dernier roman, est-ce qu'on va m'accuser de meurtre?"

N'étant pas épargnée par ces inquiétudes (même si je suis moins surprise que beaucoup par la tournure des événements), j'ai décidé de puiser dans mon double passé d'historienne et de secrétaire juridique et de me livrer à quelques recherches pour essayer de faire le tour de la question. Ce qui m'intéressait : qu'est-ce qu'on ne peut vraiment pas écrire en 2019? J'ai structuré le billet autour des arguments que j'entends le plus souvent ces jours-ci (et auxquels j'ai répondu à la pièce sur Facebook et ailleurs). Prière de lire en entier avant de commenter, histoire de ne pas les répéter.

Note d'usage : je ne suis pas avocate. Ceci ne représente pas un avis juridique. Juste un résumé, au meilleur de mes capacités de lecture et de raisonnement. 

Cette histoire est une attaque à notre liberté créative!

Désolée. J'ai cherché, mais légalement parlant, la liberté de création, ça n'a pas l'air d'exister au Canada. C'est plutôt un sous-produit de la liberté d'expression (garantie par l'Article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés).

C'est de la censure!

Oui, au sens où on veut interdire la diffusion de quelque chose... et non, car ce n'est pas une décision arbitraire, mais juridique, basée sur une loi bien définie.

En fait, il n'y a plus d'organisme de censure au Canada, ni au Québec (depuis les années 50 environ). Plus personne ne surveille tout ce qui se publie (alors que ça s'est fait jadis). Pour les films, on les surveille, mais seulement pour les classer par catégorie, pas pour les interdire. Dans tous les cas, le pouvoir de faire appliquer les limites légales à la liberté d'expression revient à l'appareil judiciaire, qui n'ouvre une enquête que lorsqu'il y a des plaintes et si la plainte est fondée en droit. (C'est-à-dire qu'il y a une loi pour soutenir la plainte.) En théorie, ça veut dire que vous pourriez écrire quelque chose qui brise des lois, mais si personne ne se plaint, vous ne serez jamais inquiété.

C'est une attaque à notre liberté d'expression d'abord!

Pas vraiment. Comme j'ai dit plus haut, il y a des limites légales, la liberté d'expression n'est pas absolue. Elle est limitée par d'autres droits, dont celui à la vie privée, à l'image, à la réputation ou à la sécurité. 

Quand on écrit de la fiction, on devrait pouvoir faire ce qu'on veut!

Et on le peut... presque. (On est le 18e pays le mieux classé au monde au sujet de la liberté de la presse et les écrivains sont toujours plus libres que les journalistes.)

Franchement, faut faire pas mal exprès pour enfreindre le droit à la vie privée, à la réputation ou à la sécurité des gens dans nos romans! Faudrait utiliser les vrais noms des gens, leurs vraies descriptions, raconter des vrais faits à leur sujet, puis les mêler avec des fausses histoires destinées à leur nuire (ça serait une atteinte à la réputation) ou alors donner leur adresse (atteinte à la vie privée) ou raconter dans le détail comment on les tuerait (ils pourraient craindre pour leur sécurité). Pis faudrait aussi omettre l'avertissement d'usage au début du livre qui dit "Tous les personnages représentés ici sont fictifs ou utilisés fictivement..."

Cependant, il y a deux manières d'enfreindre le droit à la sécurité qui sont bien connues et sanctionnées par le Code criminel : l'appel à la haine (envers un groupe de personnes) et l'obscénité (ce qui recouvre la pornographie juvénile).

Encore une fois, tant qu'à moi, pour être accusé d'avoir appelé à la haine dans un texte de fiction, faut pas mal le chercher. Il ne suffit pas de mettre les mots dans la bouche d'un personnage à quelques occasions. Il faudrait, à ce que je comprends, avoir l'air d'accord avec ce personnage et interpeller le lecteur afin qu'il agisse en conséquence.

L'obscénité, ça c'est large et subjectif! Ça ne devrait pas s'appliquer à l'art. Surtout aux trucs d'horreur. Rémy Couture a été accusé de ça et acquitté

En effet, l'obscénité, c'est large et subjectif. C'est pour ça que des modifications relativement récentes au Code criminel (je crois que ça date justement d'après l'affaire Rémy Couture) pointent vers l'idée que, dans le cas de l'obscénité, il faut prouver qu'il y a eu dommage au bien du public pour porter des accusations.

Donc si c'est de l'art, de la fiction, et que personne n'est blessé, c'est ok?

À ce que je comprends, oui.

Bon, ben alors cette accusation de pornographie juvénile, c'est n'importe quoi! Aucun enfant n'a été molesté pour faire le roman.

Malheureusement, l'argument "c'est de la fiction" n'est pas valable quand on parle de la pornographie (juvénile ou pas). Parce que la pornographie, par essence, est du domaine du fantasme, c'est fictif, c'est arrangé. (Désolée de péter la bulle de certains ici, mais même dans un film porno où vous voyez tout en gros plan, ça reste de la fiction, parce que y'a ben des chances que l'actrice soit pas vraiment en train de jouir. Et on parlera pas de la probabilité, pour qui que ce soit, de répondre à la porte en petite tenue...)

En d'autres mots, meurtre signifie "tuer quelqu'un". Le meurtre fictif ne tue personne alors ce n'est plus un meurtre et donc ce n'est pas un crime. Pornographique signifie "apte à provoquer une excitation sexuelle". Alors fictive ou pas, si ça reste potentiellement excitant pour ceux dont c'est les goûts, c'est de la porno. La pornographie normale, on l'a légalisée, alors ce n'est plus un problème. Mais la pornographie juvénile demeure interdite. Sous toutes ses formes, même à l'écrit, c'est spécifié dans le Code criminel.

Mais les passages en cause ne m'excitent pas, ils m'écoeurent. 

À moins que vous soyez pédophile, j'ai l'impression que cet argument n'est pas vraiment recevable. La pornographie lesbiennes ne m'excite pas, mais ça veut juste dire que je ne suis pas lesbienne! (Imaginez, si on acceptait cette défense-là, un photographe non-pédophile pourrait créer des images de porno juvénile et les vendre, sous prétexte que lui, ça l'excite pas. On prend en compte l'intention de la personne, mais aussi le contenu et son impact potentiel sur d'autres personnes.)

(MISE À JOUR 5) Mais le photographe ou le réalisateur de film utiliserait des vrais enfants.

Pas nécessairement, de nos jours. Avec ce qu'on arrive à faire en animation 3D, on pourrait faire des scènes de porno juvénile 100% de synthèse et extrêmement réalistes. Et, à ce que je comprends, même en étant 100% artificielles et fictives, ces images resteraient illégales.

Pourquoi on n'a pas légalisé la pornographie juvénile fictive si elle ne fait de mal à personne?

Parce que le système judiciaire considère qu'en laissant de la pornographie juvénile (même fictive) circuler, il y a un risque d'alimenter les fantasmes des pédophiles, de leur donner une légitimité sociale. (On a vu avec les tueries en Nouvelle-Zélande que lorsque les gens ne se sentent plus seuls dans leurs opinions déviantes, ça augmente les chances qu'ils passent aux actes). En plus, cela risque de compliquer le travail des policiers, qui devront essayer de démêler faits et fictions. Donc toute porno juvénile est considérée comme un danger pour la sécurité des enfants et du bien public.

Mais un roman ne rendra pas les gens pédophiles! Et si ça nourrit vraiment leurs fantasmes, pourquoi ça ne nous dérange pas de mettre des tueurs en série en scène dans des romans? Leurs fantasmes à eux, on n'a pas peur de les nourrir?

Je me suis posé la question... Et un petit tour sur le site de Statistiques Canada m'a donné une piste platement statistique : il y a eu 660 homicides au Canada en 2017 et aucun attribuable (pour le moment) à un tueur en série (ou 6 si on compte le massacre de la mosquée de Québec). La même année, il y a eu 8046 infractions sexuelles contre les enfants. Sachant que les agressions sexuelles sur les enfants sont parmi les crimes les moins dénoncés, il y a clairement plus de pédophiles potentiels dans notre société que de meurtriers potentiels. De là l'intérêt de ne pas nourrir leurs fantasmes avec des textes aisément accessibles.

J'ai lu/vu bien pire que ce qui est écrit dans ce bouquin là!

Franchement, ça m'étonnerait (ou bien c'était pas légal non plus!). J'ai lu la majorité des exemples donnés comme "pires" et aucun ne l'était (même pas Sade ou Kristof, quoiqu'ils soient ex-aequo par moment). À ce que je comprends de mes diverses lectures récentes et de la jurisprudence (pas juste de l'article de loi) il faut rencontrer trois critères pour qu'un passage soit considéré comme de la pornographie juvénile.
1- Il faut mettre en scène un mineur (qui n'a pas consenti ou n'a pas l'âge de consentir) et un adulte
2- Qui se livrent à une activité sexuelle
3- De manière très explicite (avec description des gestes et/ou organes génitaux)
Bref, faut pas juste évoquer, il faut décrire en détails.

(MISE À JOUR 3) Tes critères pour déterminer ce qui est de la porno ne sont pas bons. Il faut que l'objet principal du texte, son intention, soit sexuel. Là c'est juste une page. 

La question de l'objet principal, c'est ce que je lis dans la loi moi aussi. Mais ce n'est pas cité dans tous les textes de vulgarisation (dont celui d'Éducaloi, que je cite plus haut). Pourquoi? Je vous avoue mon ignorance (et ma perplexité). Sans doute parce qu'il y a eu de la jurisprudence à cet effet. Pensez-y : on n'accepterait pas une scène hyper graphique d'une minute dans un film, même si ce n'était pas le but général du film. Et si on n'accepte pas une minute dans un film, ça se peut qu'on n'accepte pas une page dans un livre... Surtout que selon mes souvenirs du livre (j'ai lu le passage en cause et j'ai survolé le reste très vite) il n'y a pas seulement un seul abus d'enfant. Mais dans tous les cas, je ne dis pas que ceux qui poursuivent ont raison. Je dis qu'ils pourraient (noter le conditionnel) avoir des assises légales. Une chose m'apparaît sûre : si les personnages avaient été majeurs, il n'y en aurait pas eu.

Stephen King, Patrick Senécal et GRRR Martin font bien pire. 

Non, ils ne décrivent jamais en détails. Ils évoquent, c'est parfois pire pour notre imagination, mais ils ne décrivent pas.

Sade doit se retourner dans sa tombe. 

Je suis sûre que l'auteur présentement accusé est heureux d'être comparé à un homme qui a réellement fait l'apologie de la pédophilie. O.o

Y'a pas une exception dans la loi qui dit que c'est ok si c'est de l'art?

Oui. C'est pour ça qu'on a encore des textes de Sade. Et c'est pour ça que j'ai été étonnée moi aussi de voir l'auteur accusé. Par contre, à ce que je comprends, même pour des raisons artistiques, il y a une certaine dose de pornographie qui est tolérée. Il faut que cela soutienne l'oeuvre, que ce soit nécessaire... Il pourrait être jugé que l'auteur a dépassé les limites tolérées pour des raisons artistiques (ici, oui, c'est vrai, on tombe dans le jugement de "bon goût") ou alors l'appareil judiciaire se servira de ce cas pour tracer une ligne et rappeler aux artistes que la limite, elle est là. (J'espère qu'ils feront ça sans détruire la vie de l'auteur!)

Ouais, pauvre auteur, il ne voulait pas faire de quoi d'illégal.

J'en doute pas! Malheureusement, selon notre système légal, nul ne doit ignorer la loi. Les autoroutes sont parsemées de panneaux nous rappelant la limite à ne pas dépasser... Peut-être qu'il faudrait un avertissement au sujet des limites de la liberté d'expression intégré à nos traitements de texte... (C'est un peu pour pallier ce manque que j'écris cet interminable billet de blogue!)

Je trouve qu'on infantilise les gens en leur disant que lire ci ou ça c'est mal. 

J'suis pas tout à fait en désaccord... Mais d'autres personnes trouvent qu'on les infantilise en leur demandant d'enregistrer leurs armes à feu ou de ne pas rouler trop vite sur telle ou telle rue. La vie en société vient avec des règles et des lois. Des affaires comme celle qui nous préoccupe sont une occasion de voir si ces règles et lois sont encore actuelles ou si elles doivent être modifiées. (Cela dit, je suis bien contente de ne pas être la personne mise en accusation pendant qu'on étudie la question!)

Pourquoi est-ce qu'on hiérarchise un crime par rapport à un autre? Pourquoi on décide que la porno c'est ok, mais la porno juvénile, non?

Parce que le Code criminel moderne passe son temps à hiérarchiser les crimes. On n'est pas condamné pour le même nombre d'années si on tue quelqu'un par accident ou délibérément. On devrait s'en réjouir. Y'a eu des époques où quasiment tous les crimes étaient punis de mort! De nos jours, les crimes touchant les enfants sont considérés les pires, pour des raisons morales... mais aussi de survie de l'espèce humaine.

Les livres qui viennent d'ailleurs ont des passe-droits, ils peuvent écrire ce qu'ils veulent et ensuite le vendre ici. 

Sachant que 162 pays sur 180 ont des lois plus sévères que les nôtres au sujet de ce qu'on peut y imprimer, non, les auteurs étrangers n'ont pas de passe-droits. En plus, les douanes empêchent parfois l'entrée au pays de livres qui contreviennent à nos lois. (C'est rare et controversé et ça concerne principalement le Canada anglais, mais ça arrive.) Et puis, dans tous les cas, l'important si vous vivez et écrivez ici, c'est les lois d'ici, non?

Donc si je tue des gens dans mes livres, même en les torturant atrocement, j'suis ok?

Oui.

Mais non, je suis pas ok : les écoles veulent pas de mes livres! Et y'a des gens qui se plaignent que je ne devrais pas être imprimé!

Ah là, c'est pas le même débat. Ce n'est pas, techniquement, de la censure : personne ne vous a empêché d'écrire ce que vous vouliez et de le publier. Par contre, pour des raisons de goût et de morale personnelle, des gens ont le droit de décider qu'ils ne veulent pas diffuser vos livres ou les acheter pour eux ou leurs enfants. Ils ont même le droit d'encourager les gens à vous boycotter ou votre éditeur à vous abandonner (mais ils ne peuvent rien forcer).

De la même manière, des afro-descendants avaient le droit de crier à l'appropriation culturelle et de protester pour que le spectacle SLAV soit annulé. Qu'ils aient raison ou tort, Robert Lepage n'a jamais été menacé de prison, on est restés hors des questions juridiques et criminelles, parce que Lepage n'avait pas enfreint les limites de la liberté d'expression. (Notez que si les protestataires avaient écrit des menaces de mort à Lepage, c'est eux qui auraient été passibles de poursuite criminelles, car leur liberté d'expression aurait empiété sur le droit à la sécurité de Lepage.)

Cette histoire ouvre quand même une porte à d'autres plaintes du genre. 

Je n'en ai pas l'impression. La loi sur la pornographie juvénile existe depuis longtemps et n'a à peu près jamais servi pour des textes littéraires. Fallait quand même un texte extrême, dans une collection dédiée à l'extrême pour enfreindre les critères d'une des rares lois criminelles qui balisent la liberté d'expression. (Si ça se trouve, les policiers reçoivent souvent des plaintes de gens qui trouvent que des textes vont trop loin, mais on en entend jamais parler parce qu'aucune loi n'est enfreinte et ça revient juste à une question de goût.)

N'empêche... On est rendus là!

Ce qui me fascine avec cette affirmation "On est rendus là", c'est que les gens qui l'écrivent veulent dire "On est rendus tellement bien pensants qu'on arrête un écrivain qui a décrit explicitement des viols d'enfant dans son roman". Alors que moi, historienne, je lis "On est rendus tellement libres de créer ce qu'on veut que des gens ont pensé qu'on pouvait décrire explicitement un viol d'enfant et s'en tirer sans problème."

Remarquez, du point de vue de la liberté de création, c'est magnifique d'être rendus à croire qu'aucune loi ne s'applique au contenu de la fiction ou, en tout cas, qu'aucune loi ne devrait s'appliquer. Je suis heureuse de vivre à cette époque-ci!

Malheureusement, et cette affaire-ci nous le rappelle brutalement, c'est faux. Nous devons encore éviter les atteintes à la réputation, les appels à la haine... et la pornographie juvénile. La suite de l'histoire nous indiquera si ce troisième interdit sera, à l'avenir, maintenu ou abandonné ou plus nettement encadré.

MISE À JOUR : J'ai oublié un autre truc interdit : (parlez-moi de l'éléphant au milieu du salon!) le plagiat. Vous n'avez pas le droit d'écrire une fiction qui est la copie de celle d'un autre auteur. Mais bon,j'pense que cet interdit-là, depuis l'affaire Robinson, on était au courant. 

MISE À JOUR 2 : Je ne suis même pas sûre que j'ai le droit de citer ceci, n'étant pas avocate, mais quand je parle de jurisprudence (à une occasion plus haut dans le texte), c'est à ce jugement que je fais référence. Il m'a été mis sous les yeux par quelqu'un qui semblait mieux connaître le sujet que moi. Il ne concerne cependant pas la littérature et vous verrez que la question des intentions de "l'artiste" est prise en compte par certains juges et non par d'autres. Et l'article du Code criminel est là. À part ça, j'ai lu des articles de vulgarisation. Je n'ai pas fait une recherche exhaustive de la jurisprudence, parce que je ne suis pas formée pour le faire... Pis j'ai un roman à écrire! (Maintenant que je sais ce que je peux y mettre...)

MISE À JOUR 4 : Vous vous demandez qui a écrit ce texte? Réponse ici

vendredi 15 mars 2019

Mal de tête et bons réflexes

Mercredi dernier, je devais donner un atelier à mes dames de la bibliothèque (appellation qu'on va garder, même si le groupe compte maintenant un gars de mon âge!).

Sauf que je me suis levée avec un mal de tête, qui n'a pas passé malgré des advils, de l'eau froide, du café, du yoga, des advils ET des tylenols... bref, tous les trucs que j'ai pu envisager.

Comme il était trop tard pour essayer de reporter le tout, je suis allée quand même, dopée aux advils et quand même l'esprit pas mal embrumé.

Comble de malheur, je devais, ce jour-là, examiner, analyser et commenter les schémas narratifs que mes participantes avaient préparer pour la nouvelle qu'elles vont écrire dans les prochaines semaines.

Ça allait quand même pas si mal, jusqu'à ce que je tombe sur le schéma d'une participante, qui me semblait partir dans tous les sens.

J'ai donc essayé de la réenligner, en me fiant sur ce qu'elle m'avait dit de son histoire à l'atelier précédent.

Je voyais bien qu'il y avait de la résistance de sa part (alors que d'habitude elle accueille super bien les commentaires) et que je lui demandais de tout repenser.

C'est alors que mon participant est intervenu et a posé la question que j'aurais dû poser :

"Mais qu'est-ce que tu veux raconter exactement?" lui a-t-il demandé.

À partir de là, évidemment, tout est devenu plus clair.

Ma capacité à inculquer des bons réflexes à mes ateliéristes : 1
Ma capacité d'analyse littéraire quand j'ai mal à la tête : 0

J'peux pas dire que je suis fière de moi mettons. Une chance que mon groupe est composé de personnes absolument indulgentes et adorables (et qui lisent ce blogue, lol!).

Enfin. Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas ennuyée de l'époque où je pouvais juste appeler au travail pour dire "je file pas, je reste chez nous aujourd'hui", mais là, ce fut le cas. Heureusement, quelques jours de décongestionnants plus tard, je vais mieux. J'ai un oeil qui pleure sans arrêt par contre, j'espère que lui aussi va se placer bientôt!

mercredi 13 mars 2019

Après les livres, les films

Voilà des années que, comme beaucoup d'auteurs, je ne lis plus avec l'esprit parfaitement détendu.

J'analyse, je décortique les phrases, je repère les effets de style, les petites tricheries destinées à entretenir le suspense, bref, je vois les ficelles, je devine l'envers du décor et ça détruit un peu la magie des livres.

Un peu seulement. Car un bon livre bien écrit fait oublier toutes ces ficelles et m'emporte sans problème.

Récemment, afin d'accumuler du matériel pour les ateliers que je donne, je me suis mise à lire sur la scénarisation.

Oh boy!

Voilà je viens de me ruiner les films (surtout les films américains) à jamais!

Disons que la structure de base d'un film (le scénario) ressemble beaucoup à la structure de base d'un texte (le schéma narratif), mais en plus codifié, en plus rigide. Bref, en plus prévisible. C'est pas des ficelles qu'on aperçoit lorsqu'on connaît le truc, mais des câbles à bateau!

Cela dit, j'ai quand même appris des éléments intéressants. Notamment le fait qu'on encourage les scénaristes à écrire des scènes qui "fonctionnent" sur le plan émotif, même si du point de vue de la pure logique, ça grince un brin.

Avouez que ça explique bien des choses!

vendredi 8 mars 2019

Tu vas en tirer un texte

Le plus gros désavantage quand t'es écrivaine, c'est que lorsque tu vis de quoi de difficile pis que tu es bien enfoncée dans la déprime, il finit toujours par se trouver une personne bien intentionnée (et qui te connaît bien) pour te dire "Tu vas voir, dans quelques mois, ça va être fini, pis tu vas en tirer un super beau texte."

C'est hyper frustrant!

Premièrement, parce que ça donne l'impression que ce qui t'arrive n'est pas si grave, que tu le mérites un peu, voire que tu l'as cherché et que si ta vie allait bien, tu n'écrirais pas.

Deuxièmement, parce que c'est vrai.

Tu peux jurer tes grands dieux que non, cette épreuve-là fait juste te faire chier, ralentir tes projets, ruiner ta santé, engloutir tes économies, tôt ou tard, elle va se répercuter dans un de tes textes. Pis ça sera sans doute un de tes meilleurs.

Dans six mois, un an, dix ans, l'inspiration va te tomber dessus comme une tonne de briques, tu vas te mettre à écrire pis ça va te prendre une page ou deux avant de te rendre compte de ce que tu es en train de faire, d'où te viennent ces idées, mais tu vas le terminer ce texte.

En pestant contre la personne qui te l'avait prédit.

Bref, si les oreilles vous cillent ces jours-ci, c'est à cause de moi. :p

mercredi 6 mars 2019

Religion vs spiritualité

Durant mes études en histoire, on nous a présenté ainsi les concepts de religion et de spiritualité : 

Religion = Système de pratiques et de croyances organisées, en usage dans un groupe ou une communauté, devant mettre en relation avec le divin.

Spiritualité = Quête de sens et de valeurs prenant en compte l'opposition du corps et de l'esprit, ainsi que la relation de l'individu à un tout. 

En gros, dans une religion, on vous explique c'est quoi le sens de votre vie, quelles valeurs entretenir et quelle est votre place dans le monde. La spiritualité, elle, vous pointe les questions, vous propose une série de réponses possible et vous laisse choisir les vôtres. 

La plupart des croyances Orientales qu'on nomme "religions" (shintoïsme et bouddhisme surtout) sont en fait des spiritualités : non contraignantes, peu organisées, elles ont peu de rituels fixes, peu de discours au sujet du divin, mais elles laissent une grande place à l'individu, à ses réponses et ses interprétations. 

En Occident, la religion (catholique) a longtemps été la seule source de spiritualité et elle était très dirigiste. Comme tout système, cette religion a fini par connaître des dérives, alors on l'a mise à la porte et on ne veut pas la voir revenir. Cela a créé une intolérance envers tout ce qui est ou nous semble religieux.

Or, à voir les gens se lancer corps et âmes dans la dernière diète à la mode, le nouveau traitement miracle, les conseils d'un comptable vedette, l'obsession du rangement d'une shintoïste convaincue, les lubies d'une célébrité ou d'une autre, j'me dis... Ptêt que ces gens-là auraient besoin d'un peu de spiritualité?

Tsé, une raison mystique pour aimer son prochain comme soi-même et pour prendre soin de son corps et de son esprit davantage que de son char?

J'peux-tu présenter un projet de loi pour que toute la province se mette au yoga?

vendredi 1 mars 2019

Les Griffes et les Crocs (Tooth and Claw) de Jo Walton

Pendant mes vacances au Mexique, je me suis permis (chose de plus en plus rare) de lire deux livres qui n'étaient pas des bouquins théoriques, ni des services de presse, ni de la recherche pour un prochain projet.

Bref, j'ai lu deux livres pour me détendre.

Le premier, ce fut Des fleurs pour Algernon/ Flowers for Algernon (je l'ai lu en anglais), un classique que je me promettais de lire depuis longtemps. (C'était d'ailleurs une suggestion d'Isabelle Lauzon, qui avait adoré sa lecture.) Que dire de ce livre... Ce n'était pas surprenant (c'est le désavantage des classiques : on devine facilement leurs rebondissements), mais c'était magnifiquement écrit (l'auteur transforme subtilement son style pour refléter l'évolution du personnage dont on lit le journal) et tellement touchant! Bref, si vous ne l'avez pas encore lu, lisez-le.

Ma deuxième lecture de détente fut Les Griffes et les Crocs/ Tooth and Claw (lu en anglais car la traduction français vient tout juste de sortir) de Jo Walton. Je n'avais aucune idée dans quoi je m'embarquais avec cette lecture. Je connais Jo Walton (une anglo-montréalaise d'origines galloises) depuis plusieurs années à travers les Congrès Boréal et je trouve que c'est une femme passionnante, mais je n'avais encore rien lu de sa plume. Je vais vous avouer que, comme souvent lorsque je fréquente longtemps un autre auteur sans le lire, j'avais une petite réticence : j'apprécie tellement la dame, allais-je être déçue de ses écrits?

Wow! Pas le moins du monde! On m'avait recommandé Tooth and Claw il y a un an ou deux en me disant que c'était "un roman où tous les personnages sont des dragons". Depuis, le roman dormait dans ma pile de livre à lire. Je l'ai ramassé un peu au hasard avant de partir au Mexique, parce que "c'était (enfin) son tour".

Je vais vous dire un secret : depuis l'université (où une amie m'a introduite au genre), de temps en temps, surtout quand je me sens émotionnellement à bout, j'apprécie de lire un roman (ou de voir un film) de Jane Austen ou d'autres auteurs victoriens. (Ok, Austen est pré-victorienne, mais bon, c'est du même tonneau : des histoires où la politique et l'argent complique les mariages, au mépris des sentiments de tous, mais où ça finit bien.)

Or, je suis partie au Mexique vraiment à plat émotionnellement. Et j'ai découvert, en ouvrant Tooth and Claw, que Jo Walton avait comme projet d'écrire un roman victorien où tous les personnages seraient des dragons, afin de rendre effectives et biologiques les règles (préservation de l'honneur des jeunes filles, compétition cruelle entre héritiers, etc) qui sous-tendaient la société victorienne. Je savais dès lors que je serais en bonne compagnie!

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Le roman s'ouvre sur la mort d'un patriarche et la délicate opération consistant à partager sa dépouille entre ses héritiers, qui ont tous très hâte de dévorer leur part. Or, le mari de l'un des soeurs décide de s'approprier plus que son dû, avide de la croissance que la chair des dragons procure à qui l'absorbe. Cependant, les enfants non encore mariés de la famille ont besoin de grandir pour asseoir leur statut et se protéger des attaques en société... La table est mise pour une intrigue politico-légale qui bousculera la vie de tous.

J'ai adoré ma lecture! Jo Walton a une plume magnifique et elle a su rendre sa société draconique cohérente et crédible, tout en dotant ses personnages de sentiments parfaitement humains. Ce fut un régal d'un bout à l'autre. Si vous avez envie de goûter au roman victorien, mais en gardant un délicieux côté fantastique, je vous le recommande sans réserve! Mon seul regret : j'en aurais pris un deuxième tome.

Cela dit, les vacances n'auraient pas été assez longues. Là je dois retourner à mes lectures de travail. Alors mes prochaines appréciations paraîtront plutôt dans les pages de Solaris et de Brins d'Éternité! ;)