jeudi 31 mars 2011

Ma lectrice-surprise

J'ai une collègue de bureau un peu particulière. Un peu plus jeune que moi, elle est tombée enceinte alors qu'elle était adolescente, a gardé le bébé et n'a donc pas fini le secondaire. Évidemment, elle est monoparentale (y'a personne de surpris je suppose?).

Après quelques années sur l'aide sociale, elle est retournée finir son secondaire, a fait un cours en secrétariat et s'est mise à travailler. La voilà qui a atterri dans la boîte au milieu d'avocats et de leurs demandes dûes pour avant-hier.

Elle ne tape pas très vite. Sa grammaire est parfois chancelante. Son petit gars est souvent malade et elle doit s'absenter. Y'a des jours où elle en arrache, mais elle s'efforce de garder le sourire. Après tout, elle est passée à travers ben pire qu'un avocat de mauvaise humeur. C'est un plaisir de travailler avec elle.

Quand elle a su que j'écrivais, elle m'a regardé comme si je débarquais de Mars. Puis, un jour, alors que je parlais d'un truc que je venais de publier (parce que j'étais trop contente et qu'il fallait que j'en parle), elle m'a demandé "Je pourrais-tu le lire?".

Je lui ai photocopié le texte. C'était une nouvelle. Elle ne connaissait pas vraiment le concept. Elle a dévoré les dix pages pendant son heure de dîner. M'est revenue, les yeux tout ronds. En a demandé d'autres.

Depuis, elle lit toutes les nouvelles que je publie. Mes nouvelles et rien d'autres. Certains textes ne sont pas faciles, emberlificotés, tordus... Je lui ai suggéré des romans qui seraient plus simples, mais elle ne veut pas s'embarquer dans un texte long, ni lire un texte d'un inconnu. Entre son petit garçon et le boulot, elle n'aurait pas le temps, dit-elle. Mais mes nouvelles, elle les lit d'un coup, sur son balcon le soir, en fumant une cigarette. Et des fois, le lendemain, elle vient me voir, les pages photocopiées dans les mains, parce qu'à un détour du texte, je l'ai perdue. Et je repasse le fil du récit avec elle, pour traquer le mot qu'elle a manqué et qui fait tout basculer...

Cette collègue, c'est ma lectrice-surprise, celle que je ne pensais jamais avoir. Celle qui me fait bien rigoler quand on parle de l'opposition entre les trucs grands publics et le reste. Parce qu'il y a tout un public, à l'extérieur du milieu littéraire, qui ne sait même pas qu'il aime lire.

15 commentaires:

Éléonore a dit…

C'est beau ça ! Chaque fois que l'on gagne quelqu'un à la lecture on ouvre les portes de son esprit.
J'ai plusieurs années de diffiérence avec ma jeune soeur et quand elle était ado elle ne lisait pas, moi si toujours, alors je suis partie à la recherche de ce qui pourrait l'allumer et j'ai trouvé. Aujourd'hui elle est une vraie livrivore lol

Ta lectrice, offre-lui le premier livre dédicacé qui sortir des presses, quand elle aura des sous elle te le rendra bien, d'une manière ou d'une autre ;)

Gen a dit…

@Éléonore : C'est effectivement beau. Ce qui est génial aussi, c'est de voir à quel point ses habiletés ont progressé entre le premier et le cinquième texte lu!

Et c'est sûr que je vais lui offrir un bouquin (mais j'ai l'impression qu'elle va insister pour l'acheter).

ClaudeL a dit…

Pierre Charron l'a déjà dit au sujet d'un de ses fils je crois: il s'agit de trouver le bon texte. C'est peut-être comme pour la peinture: il y a un genre de textes pour chaque personne.
Et ton blogue, elle lit?

Gen a dit…

@ClaudeL : Nope! ;) Personne du bureau lit mon blogue.

Annie Bacon a dit…

Maintenant, c'est certain, tu ne pourras plus jamais arrêter d'écrire, car elle arrêterait de lire, ce qui serait trop triste! Grosse responsabilité, mais jolie motivation, non?

Gen a dit…

@Annie : Je l'avais pas vu comme ça, mais oui, méchante belle motivation! :)

Pierre H.Charron a dit…

L element declencheur se cache quelque part pour chacun. Tu es celui de cette lectrice. C est une belle histoire.
(desole pour les accents et ponctuations...je suis sur un maudit clavier anglais..grr...)

Gen a dit…

@Pierre : Pas grave pour les accents. :) Je sais pas si chaque personne qui ne lit pas attend juste son élément déclencheur, mais pour elle, clairement, c'était le cas je pense! :)

Sylvie a dit…

Belle histoire, Gen. Un exemple qui montre qu'on laisse bel et bien des petites traces, ici et là.

Une femme libre a dit…

J'aime cette histoire vécue et j'aime que vous aimiez au moins cette fille-là dans votre job pas toujours jojo!

Gen a dit…

@Sylvie : En effet! J'ai enseigné à 60 ti pit de secondaire 1 et j'ai pas eu l'impression que j'avais réussi à en intéresser un seul à la lecture, mais je réussis sur une collègue, alors que je n'essaie pas! lol!

@Femme libre : J'aime beaucoup de gens à mon travail... et beaucoup de choses aussi, sinon j'en changerais. Malheureusement, ce qui me fournit les anecdotes les plus savoureuses ne sont pas toujours les gens et les situations les plus agréables! hihihihi

Lucille a dit…

Mon Dieu... cette fille a le même parcours que moi. Fille-mère-adolescente-célibataire, cours de secrétariat, fume et en arrache. Dis-lui qu'elle garde espoir elle va le trouver le bon mec.

Que tu lui aies ouvert le monde de la littérature est le plus beau cadeau que tu pouvais lui faire. Je l'avais aussi ce goût, mais j'avais personne qui m'a poussée à aller plus loin ! Alors, sois fière du rôle que tu joue dans la vie de cette fille ! Elle t'en sera toujours reconnaissante (en tout cas moi je le serais si je t'avais rencontré, il y a 30 ans passées). Bravo.

Prospéryne a dit…

Je trouve ça formidable de voir quand quelqu'un découvre la lecture. Par l'intermédiaire de nouvelles, c'est encore mieux pour quelqu'un qui a des difficultés. Bravo Gen!

Gen a dit…

@Prospéryne : J'ai pas de mérite : j'avais écrit une nouvelle! :p

Isabelle Lauzon a dit…

C'est vraiment une belle histoire... Ta collègue a débuté avec tes nouvelles, mais elle fera certainement comme bien d'autres avant elle, elle sera accro, elle voudra en découvrir plus sur le merveilleux monde littéraire... En tout cas, je le lui souhaite!

Tu peux être fière, c'est toi qui l'as initiée au plaisir de la lecture! :D