lundi 29 mars 2010

Cristallisation secrète de Yoko Ogawa

Ce n'est pas le premier livre de cette auteure japonaise que je lis... et ce ne sera certainement pas le dernier!

Ordinairement, les auteurs japonais mettent beaucoup d'énergie à décrire, à demi-mot et tout en finesse, des relations humaines tordues et compliquées, nées au sein de leur société du non-dit et de la politesse outrancière. Ogawa, normalement, n'échappe pas au phénomène. Cependant, avec Cristallisation secrète, elle a plutôt choisi de raconter, via une allégorie à saveur fantastique, une autre relation parfois complexe : celle de l'humain et avec ses souvenirs. La quatrième de couverture dit que l'auteur a voulu nous faire ainsi réfléchir aux mécanismes de contrôle des régimes totalitaires, mais j'y ai également vu une charge subtile contre le révisionnisme historique pratiqué par les Japonais.

Dans le livre, les personnages vivent sur une île où des souvenirs disparaissent régulièrement. Les gens se réveillent un matin en sachant qu'ils ont oublié quelque chose. L'une de ces disparitions, la première à laquelle nous assistons en tant que lecteur, est celle des oiseaux. Les insulaires savent toujours que les oiseaux existent. Ils peuvent même les regarder voler. Cependant, spontanément, ils ne pensent plus aux oiseaux et la vue des volatiles ne provoque en eux aucune émotion, aucune association d'idée. Alors, pour ne plus avoir sous les yeux ces créatures qui leur sont indifférentes, ils finissent par les brûler.

Au court du récit, alors que les disparitions se multiplient, on découvre peu à peu que certaines personnes y sont immunisées. Leur coeur retient les souvenirs, les images et les émotions reliées aux éléments qui ont disparu pour les autres. Ils préservent d'ailleurs, en secret, des exemplaires d'objets disparus. Menacées de mort par les autorités, ces personnes jugées anormales doivent se livrer à une partie de cache-cache avec la redoutable police secrète et ses traqueurs de souvenirs.

Ce qui est fort intéressant avec ce roman, c'est que l'auteur a choisi de le doter d'une narratrice qui n'est pas immunisées aux disparitions. Cela nous permet de saisir de l'intérieur le phénomène des disparitions, tandis que nous voyons d'abord la narratrice accepter l'ordre établi, puis se rebeller et tenter de résister par tous les moyens au dépérissement de ses souvenirs.

Au final, Cristallisation secrète est une oeuvre forte, qui traite avec une écriture extrêmement sobre d'un sujet qui aurait pu laisser place à d'interminables épanchements. Un délice!

12 commentaires:

ClaudeL a dit…

Tu nous amènes dans des sphères différentes, et tout à fait inconnues en ce qui me concerne.
En passant comme tu as réussi à mettre la photo de Brins d'éternité, ça ne te tente pas d'ajouter la photo du livre? Bon suggestion simplement, c'est à toi le blogue!
Lien vers Actes sud, l'éditeur, pour les visuels: http://www.actes-sud.fr/ficheisbn.php?isbn=9782742788293

Gen a dit…

@ClaudeL : Ce serait davantage dans ta branche comme lecture je crois :) Perso, j'aime beaucoup lire des genres très différents et les auteurs japonais ont un style bien à eux (issu des contraintes de leur langue) qui me plaît énormément.

Pour le visuel, j'ai justement décidé de faire une exception pour Brins d'éternité ;) Sinon, j'aime mieux m'en tenir au texte.

richard tremblay a dit…

C'est vrai qu'elle est bonne Ogawa. J'ai lu Une parfaite chambre de malade, et l'excellence de ce recueil est insidieuse, c'est-à-dire qu'il faut laisser du temps pour que ça agisse en profondeur.

Je remarque que les écrivains japonais contemporains utilisent souvent des éléments sf ou fantastique dans leur fiction. Un genre de réalisme magique qui ne le cède en rien au sud-américains de la belle époque.

J'attends que La cristallisation sorte en poche et hop ! dans ma pile !

Merci de ce beau commentaire sur un livre inattendu.

Gen a dit…

Il faut souvent "laisser décanter" les récits japonais (et c'est ce que j'aime). À la première lecture, ils ont l'air de rien, puis on s'aperçoit qu'ils ont joué avec notre perception des choses.

Les Japonais, selon mes humbles connaissances, ne théorisent pas autant que nous la division des genres. Ils ont une très longue tradition de récits fantastico-magiques et leurs meilleurs auteurs (Mishima, Akutagawa) jouaient avec les frontières de l'irréel.

Karuna a dit…

Le sujet du roman me semble fascinant. À moins que ce soit la qualité de ton résumé? En tout cas, ça me donne le goût de le lire.

Gen a dit…

;) Le résumé ne rend pas justice au bouquin.

Alexandre Babeanu a dit…

Bin en tout cas il donne envie de lire le bouquin :) .

Gen a dit…

Plonge dedans ;) C'est très différent de tout ce que les anglo-saxons et les francophones peuvent produire.

Un avertissement cependant : le japonais supporte très bien la traduction en français, mais j'ai lu des traductions anglaises qui grinçaient.

Carl a dit…

Vendu !

Gen a dit…

;) Ah, au moins tu es repassé alors que je racontais moins de folies :p

La tête dans les étoiles... a dit…

Bon, je prends la chance de commenter un vieux billet. ;-) Quelle belle découverte ! Je viens de terminer le bouquin et j'ai adoré, je mets l'auteure sur ma liste d'auteurs à lire. Le dernier bouquin japonais que j'ai lu avait une traduction atroce, en argot parisien, genre : horrible. Ici, j'ai au contraire apprécié la finesse de l'écriture. Bref, belle découverte grâce à toi, merci. :-)

Gen a dit…

@La tête... : T'en fais pas : je suis avertie des commentaire sur les vieux billets et je les publie avec joie quand c'est pas des insultes! :p

Ah ben, je suis contente que tu aies aimé! :) Avec cette maison d'édition-là, les traductions sont excellentes d'habitude (sauf les "Tendres plaintes" où c'était un peu moins bien).

"Finesse d'écriture" : tu ne pouvais pas si bien dire je crois! :)