mercredi 19 février 2014

Malaise d'écrivains

Ça fait un bout de temps, mais je m’en souviens très clairement. On était cinq pour le souper : quatre écrivains et un non-écrivain. On ne le savait pas, mais le non-écrivain était un aspirant-auteur.

Il nous a annoncé au moment du dessert qu’il travaillait sur un roman lui aussi. Il nous en parlé un peu. J’ai échangé quelques regards avec les autres écrivains. Je crois qu’on a tous pensé la même chose : le concept était pas super nouveau, mais à la rigueur ça pourrait aller.

Quand on lui a demandé à quel point il était avancé, l’aspirant a eu un grand sourire satisfait : il avait déjà fini son premier jet. Là il le retravaillait avec un « coach d’écriture », mais lentement, parce qu’il avait pas le budget.

À la mention d’un « budget », on a tous dressé l’oreille. Le coach d’écriture, a-t-on appris, chargeait 2$ de la page pour commenter le texte. Et c'était pas un coach de l'Uneq ou d'une autre association d'écrivains.

J’ai vu dans les yeux des autres qu’ils ressentaient tous le même malaise que moi.

Une direction littéraire, surtout sur un premier roman, ça ne se fait pas page à page. D’abord, il faut une lecture globale, pour voir si la structure de l’histoire et la cohérence des personnages tient. Ensuite, on peut s’attaquer à l’écriture, mot à mot, phrase à phrase, page à page.

Qui était donc ce coach qui chargeait le gros prix pour retravailler, page à page, un projet qui était peut-être affecté d’un défaut de structure qu’il n’avait même pas pris la peine de chercher? Quelle était sa crédibilité? Sa liste de publications et/ou la liste des contrats de direction littéraire qu’il avait faits?

On était tous trop polis pour poser ces questions. On savait ce qu’on risquait : de passer pour des écrivains jaloux de leurs prérogatives qui cherchaient les poux au pauvre débutant. Dont, de toute façon, le roman n’était PAS affligé de défauts de structure, franchement!

Difficile de dire au débutant qu’on avait tous réussi à publier sans payer de coach d’écriture. Qu’on s’était tous, tôt ou tard, fait approcher par des supposés coachs. Que quelques-uns d'entre nous avaient plutôt payé un prix modique pour des ateliers d’écriture. D’autres n’avaient rien payé du tout. Parce que quand nos projets sont assez bons, l’éditeur paie lui-même la direction littéraire.

À la place, le mieux qu’on s’est permis de dire pour dissiper un peu le malaise c’est :

Moi – J’espère que ton projet est pas trop long! 2$ la page, c’est à peu près ça qu’Hanaken m’a rapporté à date!

(Bon, j'exagérais pour l'exemple, c'est quand même un peu plus que ça...)

Aspirant drapé dans ses certitudes – Peut-être, mais mon coach va me trouver un gros éditeur quand mon projet va être fini, alors ça vaut la peine d’investir.

On a rien dit. Parce qu'on ne pouvait rien dire. C'était pas la première fois qu'on voyait ce genre de débutant aveuglé par des promesses.

Avis aux jeunes auteurs : les vautours sont partout. Et si votre coach d’écriture ne gagne pas sa vie avec sa plume (plutôt qu'avec ses conseils), ce serait étonnant qu’il réussisse à vous faire vivre de la vôtre!

22 commentaires:

Guillaume Voisine a dit…

En tant que directeur littéraire, j'ai beaucoup de difficulté à travailler sur des textes auxquels je ne crois pas. J'ai refusé des contrats pour cette raison, d'ailleurs. Il me semble que faut vraiment être désabusé, voire méprisant, pour procéder comme ce coach d'écriture.

CELA DIT, je ne suis pas d'accord avec ton argument (dernier paragraphe) voulant que talent de direction littéraire = talent d'écriture. Il y a certainement un rapport, en ce que l'un se nourrit de l'autre, et inversement, mais c'est vraiment, vraiment pas la même dynamique. Et on entre même pas dans la question (épineuse) de la rémunération d'un auteur comme critère de qualité de son oeuvre.

Frederic Raymond a dit…

Un coach d'écriture ne devrait pas plutôt être quelqu'un qui donne des coups de pieds dans le cul pour qu'on avance mieux et qu'on arrête de procrastiner? Pour qu'on coupe enfin ce chapitre qu'on aime et qui ne sert à rien?

idmuse a dit…

Je n'ai rien contre les coach, j'en ai eu un via l'uneq, mais finalement, ça m'a juste confinée dans ce que je voulais vraiment écrire (tant pis si ce n'était pas pour être publié et puis... hein).
Mais quand il y a des rêves, il y a des gens pour en profiter. Des coachs comme des "maisons" d'éditions qui te chargent tout. Alors vois-tu... ça ne m'étonne pas.
Là où je suis étonnée, c'est que tu ne lui ai rien dit! TOI! Franchement Gen, je lui aurais fait sa fête à ton pote :P

Nomadesse a dit…

Je comprends le malaise. Mais je crois aussi que s'il vous en a parlé, c'est peut-être aussi pour vérifier ce que vous en pensiez, même sans oser le formuler ouvertement. Je préfère quand les gens sont francs avec moi (il est possible d'être diplomate tout de même).

Gen a dit…

@Guillaume : Attention, pour moi quelqu’un qui gagne sa vie comme directeur littéraire embauché par des éditeurs, il entre dans la catégorie des gens qui « gagnent leur vie avec leur plume ». Et gagner sa vie, ça n’a pas besoin d’être beaucoup d’argent. Cela dit, bien des coachs autoproclamés font miroiter des ventes incroyables aux aspirants.

@Fred : Ben oui… mais pourquoi payer quelqu’un pour ça? Les premiers lecteurs, c’est à ça qu’ils servent! ;)

@idmuse : Ok, j’aurai dû dire « coach autoproclamé » on s’entend que le programme de l’Uneq est encadré et que c’est pas tout le monde qui peut se prétendre coach! Mais c’est sûr qu’à ce moment-là tu dois accepter la philosophie de l’Uneq (la littérature pour la littérature).

Pour le fait de ne rien avoir dit… Disons que j’ai simplifié la conversation. On a tous essayé de tâter le terrain, de lancer des perches. Mais quand je vois que la personne en face se drape dans ses certitudes et me regarde avec l’air soupçonneux de quelqu’un qui pense que je suis juste jalouse de ses futurs succès, ben un moment donné j’abandonne et je change de sujet.

@Nomadesse : Comme je dis, on a commencé à dire ce qu’on en pensait. Et on a vu qu’on était très mal reçus. J’pense que la personne attendait des félicitations, pas des conseils. Y’a des gens qui ont besoin de se casser la gueule pour apprendre. Si ça avait été un ami plus proche, j’aurais insisté, mais là ça valait pas la peine d’empoisonner la soirée de tout le monde.

Nomadesse a dit…

Tout à fait. Alors c'est sage d'avoir résisté à la tentation de lui mettre le nez dans la vérité nauséabonde.

Gen a dit…

@Nomadesse : J'apprends (un peu) avec le temps! ;)

Joe_G a dit…

Merci du tuyeau, je vais m'assurer de trouver des jeunes écrivains de ce pas.

Daniel Sernine a dit…

Tiens, Vincent Lacroix se bâtit une nouvelle carrière?

Anonyme a dit…

J'ai souvent vécu ce genre d'expérience, mais je relativiserai en disant que 2 dollars la page, je n'appelle pas ça payer le "gros prix". Ça voudrait dire que le coach reçoit 1000$ pour réviser un roman de 500 pages? C'est pas déraisonnable... pour un conseiller qui sait de quoi il retourne. Ce qui me choquerait plus, c'est un coach qui "promet" un résultat au bout. Mais là, faudrait savoir ce que le coach a dit et promis. J'ai vu plus d'un aspirant auteur tellement convaincu que les éditeurs allaient se battre pour le droit de publier son livre qu'il en devenait sourd à tout appel à la prudence.
Joël Champetier

Gen a dit…

@Joe : Lol! ;) Tout ce qu'il te faut c'est des cartes d'affaires!

@Daniel : Ah, j'me disais aussi que je connaissais la face du coach! ;)

@Joël : Ce qui m'avait choquée dans cette histoire, c'était que le coach n'avait pas fait de diagnostic "général" avant de commencer. Il travaillait vraiment page à page. (Éric Gauthier affiche clairement ses tarifs de réviseur de manuscrit et ils sont plus élevés que ça, mais lui il commence par en lire un bout et donner un rapport dans les grandes lignes!). Donc, tant qu'à moi, même à 2 sous la page ça aurait été trop cher, parce que c'était de l'argent jeté aux poubelles. Ça donne quoi de réviser la phrase si le fond marche pas? Me semble qu'un conseiller qui sait comment le milieu fonctionne ne ferait pas ça, non?

Sans compter que, oui, le coach avait clairement fait des promesses... et mis en garde l'aspirant contre les "auteurs débutants qui pourraient vouloir le décourager parce que eux n'avaient pas été jugés dignes d'aide par le coach".

Sébastien Chartrand a dit…

Oulà ! Je vais essayer de faire court cette fois-ci...

...une des choses que j'ai découvert assez vite c'est que plusieurs aspirants-auteurs croient qu'il y a un "truc" pour publier et qu'en prenant le "bon" chemin, ce sera dans la poche.

Mon premier roman a été publié il y a moins d'un an et pourtant, on m'a demandé à de (très) nombreuses le "truc" pour rentrer chez Alire.

...(je ne peux pas juste avoir envoyé un manuscrit, ça se peut pas, j'ai pas de classe de ne pas vouloir donner le "truc")...

Récemment, mon ex-conjointe a été engagée pour corriger le français d'un aspirant auteur de polar. Uniquement le français, elle l'avait très clairement spécifié.

Je ne voulais pas lire au début mais à un certain moment, j'ai cédé et survolé une dizaine de pages.

C'était poche ! Affreux, terrible, digne d'un perlier, digne d'une sous-pitchounette... La narration passait de la 3e personne à la 1ere, du passé au présent, du narrateur omniscient à participant et tout cela, sans la moindre transition, parfois dans un même paragraphe.

Seulement voilà... il y a quelques semaines, ce client envoie à mon ex-conjointe un courriel disant qu'il a rencontré un mentor qui lui ASSURE qu'il sera publié dans l'année SI il paie le tarif de révision et, pour un montant supplémentaire, lui fera des contacts pour le traduire en anglais.

Car, comme nous le savons tous, le monde de l'édition ne fonctionne QUE par contacts... :P

...et ce tuteur aurait, dit-il, *beaucoup* de contacts...

...car il y a toujours un truc. Toujours. :P

Honnêtement, ces choses-là m'écoeurent. Je me souviens d'une époque pas du tout lointaine où j'aurais donné cinq ans de ma vie pour être publié.

Jouer avec les rêves des gens pour une poignée de dollars, ça me lève le coeur.

Gen a dit…

@Sébas : Et voilà, tu illustres parfaitement le genre de cas qu'on avait sous les yeux cette fois-là. Et le genre de supposé mentor malhonnête qui m'a déjà approchée.

Y'a effectivement ben du monde qui ne comprennent pas que non, le milieu littéraire ne fonctionne pas par contact. Les contacts peuvent aider (surtout à te faire savoir qui part une anthologie ou quel éditeur paie pas ses auteurs), oui, mais ils viennent en deuxième étape. Avant faut écrire des textes minimalement intéressants.

Sébastien Chartrand a dit…

Et là, je ne parle pas des éditeurs-web qui vous sollicitent en plein Salon pour vous proposer des projets bidons d'auto-éditions avec cote à la vente pour l'éditeur qui fera, bien sûr, entrer votre carrière d'écrivain traditionnel dans L'Ère de la Technologie et vous donnera une visibilité sans précédant... :P

Gen a dit…

@Sébas : Ah oui, ceux qui nous proposent de "publier instantanément la nouvelle écrite un soir en sirotant un verre de vin"? Y'en avait un qui avait attrapé l'air bête quand je lui ai répondu que si je publiais "instantanément" la nouvelle que je venais d'écrire en buvant un verre de vin, je serais pas écrivaine longtemps!

Keven G. a dit…

Hé bien, vous avez été forts de vous retenir. Moi la moutarde me monte au nez et je le prends personnel. Y'a tellement de gens qui font des EFFORTS et des SACRIFICES pour devenir professionnels que ces genres d'approches où l'argent fait fois de tout me répugne. Je n'embarquerai pas ici dans tout ce qui est maison d'édition à compte d'auteur et auto-publication dans un but de profits simples et rapides. Mais disons que dans ces situations je suis vite sur la gachette pour rétablir certaines visions fausses du monde littéraire québécois. Je serais du genre à augmenter le malaise ! XD

Gen a dit…

@Keven : Comme je disais, toute la conversation n'a pas été reproduite ici, mais disons qu'on a vu que nos perches tendues étaient ignorées.

Et on avait vraiment pas envie de gâcher notre soirée! :p (un moment donné, même une grande gueule comme moi se tanne! ;)

Daniel Sernine a dit…

Ah, j'aurais pensé que ce billet générerait davantage de commentaires (50, par exemple). Ben coudonc.
Geneviève, durant ta grossesse, je te recommande de ne pas manger d'écrivain en herbe. Tu as toutefois le droit de mordre un coach d'écriture, à condition de le faire doucement, sereinement, en chantonnant une berçeuse.

Gen a dit…

@Daniel : Bah, y a-t-il tant à dire sur la question des gens qui tirent parti de la naïveté des jeunes écrivains? J'pense que c'est normal que la conversation ait été courte.

Et je n'ai pas comme plan de dévorer de jeunes écrivains... Par contre, mordre des coachs d'écriture, ça me semble une bonne idée. Je suis sûre que je peux faire ça sereinement! ;)

Karine Bergevin a dit…

Quand je lis ce billet et les commentaires, je suis rassurée sur notre fonctionnement à L'engrais littéraire. Si le syndrome de l'imposteur se pointe le nez, je viendrai relire ici...

Gen a dit…

@Karine : Je trouve personnellement vos tarifs élevés (pas habituée de payer pour ça moi! ;), mais vous offrez une lecture générale avant de travailler le phrase à phrase, alors en effet la formule semble bien. :)

Isabelle Lauzon a dit…

Juste un commentaire : petit sourire en coin... ;)