mercredi 12 août 2009

Vers la prison de Londres

Alors voici, en grande primeur, le résultat de mon exercice CLAO des derniers jours. Ce texte est évidemment ma propriété et je mettrai une bande combattants en colère aux trousses de celui ou celle qui osera le copier ailleurs sans m'en donner le crédit! ;) (Je ne plaisante qu'à moitié) Demain, Vincent vous fera partager sa création.
Soyez indulgents : ces textes sont des premiers jets.
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Vers la prison de Londres

Les pavés mouillés des rues sombres de Londres font gronder les roues du carrosse, comme un tonnerre de plus dans cette nuit déjà orageuse. Les lanternes de notre équipage trouent la nuit de leurs halos jaunes, mais n’éclairent que pierres tristes, ruelles obscures et eaux noires.

Je me renfonce dans les coussins du siège en soupirant. Londres n’est déjà pas riante par un après-midi d’été, mais de nuit et sous la pluie, cette ville semble tout droit sortie des songes maussades d’un désespéré. L’observer à travers les grilles du carrosse ne la rend qu’encore plus morose. Le quadrillage de barreaux me rappelle notre condition de prisonniers.

- Nous n’aurions jamais dû revenir ! ne puis-je m’empêcher de murmurer.
- Guy, mon ami, vous vous oubliez, me gronde gentiment une voix amusée.
J’avale difficilement ma salive et me confonds en excuses, sans oser regarder directement le banc d’en face et son occupant drapé de pénombre. Un gloussement m’en parvient finalement, interrompant mon humble litanie. Sa Majesté Jean le Deuxième dit le Bon, roi de France, ne semble pas me tenir grief de mon opinion si cavalièrement exprimée.
- Vous savez pourquoi nous sommes revenus, Guy, observe mon souverain.
J’essaie d’acquiescer sans grogner. Au même moment, un éclair déchire le ciel. Sa lueur pénètre un instant à l’intérieur du carrosse, projetant sur le visage blême de mon roi l’image des croisillons de la portière. Cela m’apparaît comme un funeste présage.

Le bruit de la pluie sur le toit du carrosse s’intensifie. On dirait qu’une armée d’Anglais y est perchée et tente d’en faire sortir le roi en frappant sa cachette du talon. Je grimace en pensant que nul Anglais n’aurait pu mettre la main sur mon souverain, si ce n’avait été…
- Pour l’honneur de la France, Majesté.
Je sais qu’il sourit dans l’ombre. Il m’a entendu malgré le vacarme de l’orage.
- Après votre remarque de tout à l’heure, je croyais que vous diriez « à cause des longues cuisses de Marie ».
Le rire de mon roi noie presque le roulement de tonnerre de l’orage tandis que je reste silencieux, bouche bée, complètement estomaqué.
- Allons, Guy, vous n’allez pas me faire croire que ce n’est pas ce qui se raconte dans les couloirs ? Que mon fils au sang chaud n’a pas su rester bien longtemps loin du lit conjugal et qu’il a préféré se faire traître plutôt que de risquer d’être cocu ?
- Sire… dis-je en un souffle. C’est du duc d’Anjou et de son épouse dont nous parlons.

Sa Majesté Jean le Deuxième éclate de rire à nouveau. Cette fois-ci par contre, le son joyeux finit par mourir dans une quinte de toux. Un mouchoir blanc fait son apparition à l’autre bout du carrosse. Dans la pénombre, je le distingue nettement. Il disparaît un instant tandis que le roi le porte à sa bouche, sous l’ombre de son chapeau à larges bords, puis refait surface un court moment, juste le temps qu’il faut au roi pour l’enfouir prestement dans l’une de ses poches. Malgré la brièveté de cette dernière apparition, je peux constater que la blancheur du tissu est désormais souillée. Mon souverain à la santé fragile souffre d’une fluxion de poitrine depuis des semaines. Il paraissait prendre du mieux ces derniers temps, mais depuis qu’il a mis le pied sur le sol spongieux de l’Angleterre, il a recommencé à cracher glaire et sang.

Le roi se racle la gorge avant de reprendre la parole.
- Je sais bien de qui nous parlons, Guy. Je ne suis pas encore gâteux. Malade, certes, mais loin de perdre l’esprit.
Me voilà perdu, sans réplique possible. Comment expliquer à mon souverain que je ne peux pas, moi, un chambellan, parler d’un prince de la couronne et de son épouse en termes aussi irrespectueux ? Ce serait accuser mon roi d’impolitesse. Pour ce qui est de sa santé, je sais bien que son esprit n’est pas atteint… il l’a toujours eu tordu et contrariant.
- Sire… il n’est pas de mon rang de parler ainsi du prince et de son épouse.
- Il est de votre rang de faire ce que je vous ordonne de faire, remarque Jean le Deuxième.
Il m’est impossible de le contredire. Un éclair me fait sursauter, illuminant le ciel comme si le soleil faisait soudainement un clin d’œil à la nuit. Le ciel tonne ensuite comme s’il allait s’effondrer. Le dernier trait de feu n’est pas tombé loin. Damné pays pluvieux !

Je fais mine d’avoir perdu le fil de mes idées à cause de l’éclair. Le roi n’est pas dupe et toussote, ennuyé que je me fasse prier. Il est vrai que je n’ai pas vraiment à craindre un faux pas : je vais passer les prochains mois, si ce n’est les prochaines années, en captivité avec le roi, à des centaines de lieues du trône de France. Je pourrais difficilement me retrouver moins bien en cour.
- Oui, sire, c’est effectivement ce qu’on raconte. Que votre fils a fuit, négligeant son statut d’otage et de garant de votre rançon, pour retrouver au plus vite les bras de son épouse.
- Les bras, vraiment ?
J’ignore cette remarque. Il y a des limites que je ne suis pas prêts à franchir.
- Par contre, puisque nous en sommes à colporter des ragots de couloir, j’attirerais plutôt votre attention sur ceux concernant la duchesse Marie et le roi Édouard.
Dans l’ombre, j’entrevois mon souverain qui se redresse. Un éclair me le dévoile brusquement, les yeux brillants, penché vers moi, vigilant comme une gargouille de cathédrale.
- Quels ragots, Guy ?

J’avale ma salive avec difficulté.
- J’ai tenté de vous en faire part avant que nous ne partions, sire, mais j’ai eu du mal à obtenir votre oreille… Je sais que vous étiez très pris, cependant…
La main gantée de mon souverain balaie l’air avec agacement.
- Assez tergiversé, Guy. Parle !
L’énormité de ce que j’ai à dire me glace les entrailles.
- On m’a raconté… On m’a raconté qu’Édouard d’Angleterre connaîtrait la beauté de Marie de Blois et qu’il sait que votre fils l’a épousée sans attendre votre accord. Certains croient que ce n’est pas sans raison qu’Édouard a refusé à votre fils d’amener son épouse en captivité…
Il me reste à peine un filet de voix pour achever.
- Je crois que si tous ces bruits sont véridiques, ce n’est sans doute pas par hasard que votre fils a réussi à s’échapper.

Le tambourinement agressif de la pluie emplit le carrosse. J’imagine ce qui arriverait si le toit du véhicule s’effondrait. L’eau emplirait le véhicule. Elle monterait, monterait jusqu’à nos genoux, monterait jusqu’à nos têtes. Je m’y noierais. Je ne tenterais pas de la combattre. Mourir serait plus facile qu’endurer le silence froid de mon roi qui s’étire et s’étire, rompu seulement par les sons de l’orage et la plainte du vent, le chant de l’Angleterre qui célèbre en grand le retour de son otage le plus prestigieux : le roi de France.

Notre carrosse ralentit et s’arrête. La rumeur de l’orage semble diminuer lorsque le vacarme des roues cesse de s’y mêler. Des pas lourds s’approchent de la portière. Des torches s’allument en grésillant autour de nous. La cour intérieure est bientôt baignée de lumière… une lueur qui ne fait que mettre en valeur les uniformes rouges de nos gardes anglais.
- Il aurait été utile, en effet, que vous arriviez à me parler avant notre départ, mon cher Guy, me confie mon souverain en se levant.
Il se cambre en arrière, main sur les reins, pour s’étirer et émet un grognement satisfait lorsque son dos craque légèrement. Mes mains se tendent machinalement pour remettre de l’ordre dans sa tenue de velours bleu, froissée par le voyage. La voix royale s’abaisse jusqu’en un murmure.
- Cependant, il n’est pas mauvais que je revienne attendre, aux mains de notre ennemi d’Angleterre, le paiement de la rançon qui lui est due depuis des années et que la France est incapable de payer. Les médecins ne m’ont donné que quelques mois à vivre, Guy. Édouard aura bientôt mon sang sur les mains.

La porte du carrosse s’ouvre en grinçant. Sa Majesté Jean le Bon, descend du véhicule en ignorant dédaigneusement la main anglaise qui s’est tendue pour l’aider. Étreint d’émotions, je le regarde traverser fièrement la cour, accepter d’un signe de tête les révérences des gardes anglais, sourire aux domestiques français et entrer en maître dans l’Hôtel de Savoie, deuxième palais le plus prestigieux de Londres.

Une prison est toujours une geôle pour celui qui y vit, mais celle-ci ne manque pas de prestance. Il y fera bon veiller sur les derniers jours du roi.

6 commentaires:

ClaudeL a dit…

J'en reste bouche bée. Va même falloir que j'ouvre le dictionnaire et relise mon histoire. Premier jet part déjà haut, il me semble que sera la version finale?!

C'est juste que ça paraît que c'est écrit cet été: il y a de la pluie et de l'orage partout, hihii!!!

Faut-il voter? Donner une note?

Gen a dit…

Ben non, la réaction présente me suffit ;) Merci.

Petit fait comique : j'ai écrit ça la seule journée où il n'a pas plut :p

Je ne sais pas s'il y aura une version finale. Après un premier jet, d'habitude je laisse reposer deux ou trois mois, puis je vois si ça vaut la peine d'être retouché. Ici, c'est pas mal côté ambiance, mais ça manque d'action.

Les Moufettes a dit…

Bravo pour ce premier jet qui respecte la consigne imposée. L'historienne sévit!

Pierre H.Charron a dit…

Je me prosterne devant cette ébauche de haut calibre de sa Majesté Gen 1ere de la Plume-et-de-Poing.Il me presse de vous octroyer mes louanges les plus nobles et je qualifie votre oeuvre de Joyau de la courronne et vous incite à rendre cette propriété intelectuelle au vu et au su de tous. Nous en serions fort honoré.
Tu as une écriture fluide et très esthétique. C'est remarquable et en plus cela t'as pris une journée... Chapeau !

Alexandre Babeanu a dit…

Ahhh... Enfin un texte historique! Alors quelques commentaires, pour tenter d'etre constructif.

D'abord ca se lit bien, ca fait toujours plaisir de te lire. Donc niveau style pas de souci en ce qui me concerne.

Il y aurait juste un paragraphe a revoir (a mon avis, hein, pour ce que ca vaut, c'est toi qui voit), la replique du roi qui commence par "Allons, Guy, vous n’avez pas me faire croire ..." --> 1) vous n'aLLez, et pas aVez. 2) j'ai pas compris la reference lors de la premiere lecture. J'ai pas bien copmpris cette replique, qui me semble arrive un peu de nulle part...

Ce qui m'amene a ce commentaire, il m'a fallu ouvrir Wikipedia pour comprendre de quoi il s'agissait dans ton texte. Donc (et tu me dis ou j'ai faux) on assiste au retour du Roi en Angleterre en 1363 apres que son fils, qui jusque la y etait otage, se soit enfuit. Mais juste a lire le texte, et comme je suis profane, toutes ces references m'ont echappe, et manquant de contexte, j'ai rate beaucoup de nuances. Je me dis que je ne suis peut-etre pas le seul? Donc peut-etre qu'un peu de contexte savamment saupoudre aiderait...?

[Note en passant, c'est l'eternel dilemme en SF aussi: assumer que le lecteur sait de quoi on parle, ou pas... mmm]

Ah, et finalement, il me semble que dans "me confonds en excuse", il faudrait mettre 'excuse' au pluriel...

Voila voila, c'est du bon en tout cas, ne le jette pas!

Gen a dit…

Salut Alex!

Merci pour les commentaires. Je fais les corrections à l'instant ;)

Pour ce qui est du contenu historique, j'ai eu l'impression d'en mettre autant que je pouvais en 1500 mots... Le but n'était pas tant d'expliquer la situation que de m'inspirer de faits historiques pour raconter une anecdote (et oui, tu as bien repéré l'épisode en question).