vendredi 12 avril 2013

Surqualifiés

Intéressante chronique hier dans La Presse. Le titre : "Serveuse surqualifiée cherche job en histoire".

Ce qu'on y raconte?

En gros, ce qu'on savait tous : que le marché du travail et le système d'éducation sont mal arrimés. Que beaucoup de gens suivent une formation universitaire poussée, puis aboutissent dans un poste pour lequel ils sont surqualifiés.

Dans la catégorie des "travailleurs suréduqués", les historiens comme moi sont pas loin d'être les champions. Y'a juste les artistes et les sociologues qui nous battent.

(Moment de réflexion ici : en fait je suis artiste et historienne... O_o)

Sauf que... Sauf que la chronique est, je trouve, imprécise sur un point. On y parle des gens qui sont surqualifiés en regard du poste occupé. Pas en regard des exigences d'embauche de ce poste.

Je m'explique : 100% des caissiers seraient surqualifiés pour leur emploi. Pas étonnant. Quand on y pense, il faut quel acquis "scolaire" pour opérer une caisse? De l'arithmétique. Niveau secondaire 2, mettons 3. Or, la dernière fois que j'ai vu des postes de caissier affiché, ça disait "Exigences : secondaire complété". Hum... Déjà, votre candidat "de base" va être un peu surqualifié. Pourquoi les employeurs en demandent-ils autant? Ajoutez à ça les étudiants de cégep ou d'université en attente de compléter leur diplôme ou de trouver une job dans leur domaine, les immigrants en attente de reconnaissance d'acquis, les retraités et les mères de famille qui n'ont pas trouvé d'autres emplois à temps partiel... Et voilà, vous avez votre 100% de surqualification.

Autre exemple, qui devrait éclaircir le "mystère" des historiens surqualifiés. Dès qu'on commence le Bac en histoire, on apprend qu'on a quatre voies professionnelles possibles : la recherche (exige des études poussées, maîtrise ou doctorat, promet un salaire relative bas, à contrat, mais c'est trippant!), l'enseignement (exige des études poussées, maîtrise ou doctorat, promet un salaire intéressant et une éventuelle stabilité d'emploi), l'archivistique (demande seulement un certificat, donne accès à une variété de boulots plutôt stables, mais pas toujours stimulants) et, finalement, la muséologie (avec un bac, complété ou pas, vous serez guide de musée, pour un salaire ridicule et des heures loufoques, mais si vous faites la maîtrise, vous pourrez espérer qu'un jour vous mettrez sur pied une exposition... si les subventions de votre musée ne sont pas trop amputées par les gouvernements).

Bref, pourquoi les historiens sont-ils surqualifiés? Parce que quand on entre en histoire et qu'on considère les options, on est nombreux à se dire qu'avec le Bac + le certificat en archivistique + une maîtrise (ou un doc), on a plus de chance de se trouver une job dans notre domaine. Et puis, une fois qu'on a commencé à étudier pis qu'on a du fun, pourquoi arrêter? (Parenthèse : j'avais une grande confiance en moi : j'ai pas fait le certificat en archivistique... J'aurais ptêt dû! ;)

Le chroniqueur a beau dire : "Plusieurs études le confirment: la correspondance formation-emploi augmente la satisfaction et le bien-être des travailleurs et le niveau de leurs salaires", je doute un peu. Les secrétaires avec une formation "correspondante" que je connais sont souvent les plus stressées (sauf les "bibittes bizarres" qui cultivent des intérêts secondaires en autodidactes). Souvent le moindre changement dans les méthodes ou les technologies de travail les éprouvent. Elles ne savent pas étudier, apprendre. Et en plus, les employeurs sont pas forts sur la formation...  Je connais aussi nombre d'informaticiens bien formés, qui travaillent dans leur domaine... J'suis pas impressionnée par leur bien-être professionnel, ni par leur salaire.

Le chroniqueur termine en disant que les politiques gouvernementales ne devraient pas encourager la surqualification. Là, je suis partiellement d'accord. Dans les universités, les facultés contingentées sont souvent celles pour lesquelles on manque de finissant (éducation, pharmacie, médecine), ce qui est une aberration selon moi. Ce n'est pas parce qu'un étudiant a eu du mal au cégep qu'il ne sera pas bon une fois à l'université (les frais d'étude et la passion, ça motive!). Faudrait abaisser les critères, donner une chance aux étudiants. Quitte à élaguer après un an et à diriger les "perdants" vers des techniques collégiales connexes.

Par contre, resserrer les critères d'admission des programmes moins désirables pour le marché du travail et faire l'adéquation "surqualifiés = frustrés", me semble une erreur. Tant qu'à moi, le caissier qui a une mauvaise journée et qui peut, une fois rendu chez lui, s'évader en discutant philosophie, littérature ou histoire de l'art avec des amis/anciens compagnons d'étude, sera moins frustré à long terme que celui qui pourra juste regarder Occupation Double et se demander pourquoi, lui, il a pas l'argent pour offrir des faux seins à sa blonde.

Mais bon, je suppose que je prêche pour ma paroisse! ;)

7 commentaires:

Prospéryne a dit…

Je suis moi-même une surqualifiée... Un bac pour travailler dans une librairie, c'est beaucoup! Mais bon, d'un côté, il faut se dire que les gens qui se dirigent dans des domaines où les perspectives d'emploi sont moins bonnes le font souvent par passion avant tout. Il manque de travailleurs dans certains domaines, je sais, mais souvent, le hic, c'est qu'ils nomment rarement ces domaines dans ce genre d'article, ce qui me frustre. Et puis, c'est pas tout le monde qui est passionné par les sciences non plus! Faut aller vers ce qui nous intéresse sans ça, les journées sont longues...

Hélène a dit…

Les surqualifiés, ça touche tous les domaines. Vous pensez vraiment que je ne trouverais pas de travail en sciences? C'est une question d'orientation pour moi et de choix. Tout comme les informaticiens pas si heureux que ça que tu as mentionnés, je n'étais pas heureuse en labo, ni en recherche, peut-être plus en gestion de projet, et même là. Surtout pas en ventes. Si j'avais pu m'orienter plus tôt en rédaction scientifique, j'y aurais trouvé mon compte. Tous mes collègues et proches sont surqualifiés pour leur travail, et ça inclut des gestionnaires, des infirmières, des ingénieurs, un physicien, et j'en passe. Ils ne trouvent pas dans leur domaine ou font d'autres choix. Pour moi ça fait partie de la vie, on étudie pour apprendre, après on fait les choix qui nous rendent le plus heureux avec les options qui s'ouvrent à nous, quand on a compris que c'est ça qui compte et non seulement le salaire. Mais je suis peut-être bien entourée, j'avoue!

Gen a dit…

@Prospéryne : Je peux te donner un exemple de domaine où la main d'oeuvre manque : expert en sinistre (spécialiste des assurances). Ça prend une technique de cégep. ... mais qui a envie d'étudier là-dedans au cégep!?!?! Qui se dit, à 17 ans : moi j'vais devenir assureur plus tard! O_o Ça devrait être donné en un cours intensif (ou de soir ou de fin de semaine) sur un an, pour une clientèle adulte. Comme ça, on pourrait étudier dans un truc qui nous intéresse, puis compléter notre formation avec un truc plus précis. J'vais dire comme toi : faut aller vers quelque chose qui nous intéresse!

@Hélène : En effet, on étudie pour apprendre, pour se former dans ce qui nous intéresse, pour se cultiver, puis on fait notre choix de vie. D'ailleurs, dans certains autres systèmes scolaires (je pense au Nouveau-Brunswick et je crois que c'est pareil en Ontario), faut faire quelques années d'études universitaires de "culture générale" (genre journalisme) avant de pouvoir faire un bac "de métier" (genre droit).

Et en effet, moi aussi je connais beaucoup de "surqualifiés" très heureux. :) (Personnellement, ce qui me dérange de mes boulots alimentaires, c'est pas le salaire ou ma surqualification, c'est le temps d'écriture qu'ils me bouffent! ;)

C Jourdain a dit…

Quand même intéressant comme sujet. Détentrice d'un baccalauréat en études littéraires, toujours en recherche d'emploi, je ne trouve pas grand chose dans mon domaine. Comme j'ai aussi un DEC en administration, je peux aussi me diriger vers des postes d'adjointe administrative mais là, c'est un retour en arrière pour moi. J'ai quitté ce genre de poste parce que je déteste.

Effectivement, certains domaine comme l'histoire ou la littérature n'ouvre pas beaucoup de voies. Il faut effectivement aller vers la maîtrise et le doctorat mais là encore, les emplois ne seront pas beaucoup plus nombreux.
J
'ai fait mes études surtout par passion. Au départ, je voulais faire le DESS en enseignement collégial. J'y suis d'ailleurs inscrite pour l'automne. Je ne sais toujours pas si je le ferai. Je connais des profs de français au Cégep qui ont un doctorat et qui ont dû peiner plusieurs années avant d'avoir un poste intéressant.

Bref, faire des études par passion dans un domaine pas très en demande c'est bien mais ça n'apporte pas à manger. Avoir un emploi alimentaire, ça ne convient pas à tout le monde. Je finis par me démotiver et par sombrer vers un semblant de dépression. Je rêve encore de trouver un emploi dans lequel je serai heureuse. Il faudra peut-être que je le crée.

Gen a dit…

@Colombe : En effet, je suppose que l'emploi alimentaire ne convient pas à tout le monde...

Je crois qu'il est beaucoup plus facile à vivre si, en parallèle, on accomplit certaines choses qui nous comblent. (Que ça rapporte de l'argent ou pas)

Par exemple, dans mon cas, satisfaire mes ambitions de chercheure en écrivant des romans historiques! ;)

Le Mercenaire a dit…

Je suis aussi tomber sur cet article et ça m'a fait grincer des dents.
Le problème c'est qu'on a tout bonnement pris pour acquis que les universités étaient des usines à carrières. Historiquement, l'université était surtout un organe indépendant politiquement qui servait à la transmission du savoir. Mais aujourd'hui, la mission des universités est plus que jamais floue, (ça, on l'a vu dans les débats du printemps dernier) et alors qu'on intègre en elle tout plein d'écoles techniques et qu'on démultiplie ses programmes d'études, on ne sait plus trop ce qu'on attend de ce genre d'institution. Doit-elle servir à former des professionnels (auquel cas, elle dispensera de plus en plus un savoir exclusivement "utile" et technique) ou doit-elle servir à former des citoyens (auquel cas elle continuera de dispenser un savoir diversifié et critique)? Sauf que se pointe le problème de son financement. Et avec les exigences actuelles (qui sont hautement contingentes et ma foi, qui mériteraient d'être remises en question), on somme l'université d'être rentable et utile à la société (lire 'répondre à la croissance économiques et aux emplois qu'elle génère supposément'). Pour financer les programmes de pointe qui sont plus coûteux, elle s'invente des programmes d'études avec peu de débouchés sur le marché du travail et y accueillent un nombre effarant d'étudiants qui bien-sûr ne trouveront jamais de boulot dans le domaine dans lequel ils ont étudié (c'est tout juste si leurs profs en ont eux-mêmes trouvé) et dont l'inscription ne sert qu'à financer l'université. Comme toute entreprise, l'université est prise dans une spirale inflationniste. Elle doit agrandir son bassin de clients. Mais ces clients ne jouiront pas pour la plupart d'un service après vente.

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/05/09/005-couts-budget-universite.shtml

Si vous n'avez pas encore lu ça, je vous invite fortement à le faire : http://www.luxediteur.com/content/universite-inc

Je crois malheureusement que l'université dispensatrice d'un savoir critique et général va disparaître. Nous sommes à une époque où nous détestons l'activité intellectuelle parce qu'elle ne génère aucun résultat quantifiable dans une feuille excel, dit-il en retournant à ses livres.

Gen a dit…

@Le Mercenaire : En effet, l'université se cherche, à mi-chemin entre son ancienne vocation de lieu de formation générale et la nouvelle vocation génératrice de profits que nos gouvernements veulent la voir adopter.

Espérons, cependant, que les trippeux du savoir "non rentable" dans notre genre ne sommes pas les derniers de notre espèce.

Y'a rien de plus plate (et de plus dangereux) qu'un riche pauvre et étroit d'esprit.