vendredi 18 septembre 2009

Haïku et tanka: histoire, philosophie... et un défi!

On a parlé de haïku hier (chez Isa, Pierre et Émilie... et dans les commentaires aussi). Ça m'a fait réalisé que j'avais pas encore parlé, sur ce blog, de mon amour de la culture japonaise. Notre amour, devrais-je dire, parce que Vincent l'apprécie autant que moi. J'ai donc remis le nez dans mes bouquins et je vous ai concocté un petit cours sur les haïku...

J'étais encore au primaire quand les bandes dessinées Yoko Tsuno m'ont fait découvrir l'existence du Japon et de sa culture raffinée, où les arts martiaux et les maisons de matières brutes cotoient les kimonos de soie. Par la suite, j'ai croisé la route de Vincent et du taekwondo (qui n'est pas trop mal défini lorsqu'on en parle comme d'un "karaté coréen"). Puis je suis entrée à l'université en histoire... et là j'ai plongé pour vrai dans la civilisation nipponne. Cours d'histoire japonaise, de philosophie, de japonais, lecture d'ouvrages historiques, anthropologiques, de romans, de poèmes, de livres de cuisine, méditations zen... Bref, la totale.

Pendant deux ans, j'ai beaucoup appris sur le Japon et sa spiritualité, qui est en fait plus proche de nos philosophies occidentales que de nos religions. J'essaie depuis de mettre en pratique le pragmatisme japonais, qui n'est au fond que le carpe diem que l'Occident connaissait dans l'Antiquité : il faut vivre maintenant, parce qu'un jour, on ne sera plus là. Je m'efforce aussi de pratiquer leur esthétisme, qui est de faire beaucoup avec peu, en mettant à nu la matière.

Philosophie et esthétisme nippons trouvent en fait leur source dans l'éternel recommencement de la Nature, que les Japonais célèbres dans leurs poèmes, dont la forme la plus courante et achevée est le haïku.

À l'origine, le haïku était, à la cour impériale, le début d'un poème plus long, le tanka, qui lui ajoutait un distique de 14 syllables (7/7). Ce distique complétait l'image du haïku avec l'expression d'une émotion ou d'un questionnement où l'auteur pouvait s'exprimer de façon plus directe et concrète. Des concours de poésie avaient lieu où un invité écrivait ou récitait un haïku et un autre devait lui répondre avec le distique complétant le tanka. L'écriture japonaise étant une merveille d'esthétisme, le poème était ensuite écrit sur un rouleau par un calligraphe et devenait ainsi pleinement une oeuvre d'art (ça, c'est la partie qu'on pourra jamais vraiment reproduire en français).

Traditionnellement, la rédaction d'un haïku ou d'un tanka est précédée d'une méditation silencieuse et contemplative (sans encens et autres sparages) d'un élément naturel (plante, galet, pluie, lune, jardin, feu qui brûle, etc). Le poète en profite pour remarquer les détails de cet élément, pour réfléchir à comment la méditation et ses circonstances le font se sentir, aux mots qui lui viennent à l'esprit, etc. Ensuite seulement, il écrit un unique haïku, destiné à saisir l'essence du moment qu'il vient de vivre.

Haïku ou tanka étaient également, pour les samouraïs devant se faire seppuku, la seule forme acceptée de poème mortuaire. Imaginez-vous résumer votre vie, votre mort, vos angoisses et vos espoirs en 17 ou 31 syllables? (avec, en prime, un gars brandissant une épée qui attend à côté de vous!?!)

La Plume volage a dit sur son blog que sa professeur d'atelier d'écriture a souligné les bienfaits de la pratique du haïku pour améliorer l'écriture. En effet, je n'y avais jamais réfléchi, mais il est vrai que ça doit faire beaucoup de bien à notre plume que de la forcer à se faufiler à travers toutes ces contraintes... surtout si on essaie d'éviter la simple mécanique.

C'est décidé, je me remets aux haïku (mais pas en japonais : j'en sais pas suffisamment)... et je lance un défi à tout ceux qui voudront s'y essayer : prenez dix minutes et imaginez que vous devez quitter ce monde dans l'heure. Ensuite, écrivez-moi un haïku (ou un tanka) pour résumer votre existence, mettre en lumière ce qui vous définit ou que vous voudriez léguer.

Pour vous aider, je vous résume ici la théorie que j'ai apprise sur l'écriture de ces poèmes.
- Le haïku compte 17 syllables prononcées, bien qu'on en tolère 16 ou 18, disposées sur trois lignes (5/7/5)
- Pour le tanka, on rajoute deux lignes (7/7) qui lui répondent ou le prolongent ou le questionnent
- Les rimes sont tout à fait optionnelles, mais pas interdites (de même que tous les autres jeux sonores allitération, assonance, etc)
- Le poème fait montre d'un certain détachement, saisit un moment intemporel de façon allusive, exprime l'éphémère (ça c'est la partie pas évidente à comprendre). La partie tanka peut être plus émotive et personnelle.
- Le haïku contient une référence à la nature ou à une époque de l'année
- Les deux sont faits pour être lus à haute voix. Normalement, on fait une pause soit avant la ligne deux ou trois, ainsi qu'avant le distique. 5 pause 7/5 pause 7/7 ou 5/7 pause 5 pause 7/7
- Ils sont le fruit d'une réflexion (ou même d'une méditation) et une oeuvre complète en eux-mêmes, pas une simple strophe
- Lorsqu'on les transpose en français, il faut éviter la ponctuation (virtuellement inexistante en japonais) et utiliser seulement des temps présents et passés (la langue japonaise n'a pas de futur... ce qui est très poétique en soi). Les phrases elliptiques sont à privilégier si on veut garder le même ton que la langue japonaise (qui a peu de mots de liaison)

N'étant pas du genre à lancer des défis que je ne relève pas, voilà le tanka qui pourrait me servir d'épitaphe :

Plume qui échappe
Dans l’éternel hiver mort
Au vain point serré

Comment donc as-tu vécu
Pour que celui-là t’aime tant?

7 commentaires:

Les Moufettes a dit…

Ici git un con
Né pour croquer dans la vie
Mort le cœur fourbu

Ce que tu avais semé
Un rire le répercute…

Pierre H.Charron a dit…

Merci de toute cette théorie. Captivant et Enrichissant

LA plume et le poing
Né des méandres de la Toile
Respire les passions

Et nous de s'en délecter
Pour emplir nos baluchons

Gen a dit…

Yé! Y'a déjà eu deux braves... même si Pierre, je crois que c'est pas exactement ton poème mortuaire :-p

@François : J'adore tes haïkus. Ils "frappent" alors que les miens "glissent".

Gen a dit…

Mon chum, pour échapper à l'exercice, vient d'écrire un tanka qui commence par "Patante à gosse"... d'accord, je lui ferai pas l'humiliation de vous l'écrire au complet :p

Isa Lauzon a dit…

Voici les dernières paroles que j'aimerais prononcer :

À l'heure du bilan
Sereine sur les feuilles d'automne
De regrets aucun

Deux enfants en héritage
Et tous les rêves assouvis

Pour le moment, comme le moment n'est pas venu, je travaille à la réalisation de la dernière phrase...

Alexandre Babeanu a dit…

On a combien de temps pour le composer Haiku? Va me falloir plus de 5 minutes.

A noter qu'ecrire en alexandrins n'est pas mal non plus...

Gen a dit…

@Isa : "Sereine sur les feuilles d'automne", je sais pas pourquoi, mais ça me fait l'impression que ça te va parfaitement! (peut-être parce que je suis habituée de voir ta photo avec la verdure en arrière-plan)

@Alex : Prends ton temps! ;)